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Dire « Non » à l’IA et aux Data Centers: quelles conséquences ?

L’Intelligence Artificielle (IA) est produite par des Data Centers, lesquels ont besoin d’électricité et d’eau pour refroidir les serveurs. Cela tombe bien : en Alsace on a les deux. Saurons-nous saisir cette opportunité ?

La réindustrialisation, la souveraineté économique, sont partout présentes… dans les discours. Dans les faits, quand il s’agit d’agir concrètement, il y a (trop) souvent une bonne raison de ne pas faire. Et chaque bord aligne ses arguments préférés pour aboutir à un « bashing », un consensus négatif, qui risque de peser sur notre avenir.

A gauche : non aux Data Centers pour des raisons écologiques

(Ex-)sénateur écologiste, Jacques Fernique a appelé sur Facebook à s’opposer à l’implantation d’ici 2027 d’un Data Center Microsoft à Petit Landau au sud de Mulhouse. Il reprend les arguments classiques de son parti : un Data Center mobilise des terres agricoles, consomme beaucoup d’électricité et d’eau, et risque de polluer. Voilà qui fleure bon la décroissance. On sent aussi dans l’argumentation une bonne dose d’hostilité à ces géants de la tech, surtout américains.

affiche "Non au Data Center de petit Landau"
Affiche contre le data Center de Petit Landau

A droite : vive l’industrie traditionnelle !

Sur Facebook encore, le maire de Colmar Éric Straumann se félicite d’avoir refusé un Data Center chez lui : « Nous avons choisi de ne pas y donner suite pour trois raisons : d’abord la nécessité de mobiliser 40 hectares de terrain, une surface considérable à l’échelle de notre agglomération ; ensuite la création d’environ 300 emplois seulement, un ratio faible au regard de l’emprise foncière. ».

Et Éric Straumann conclut : « Nous devons poursuivre notre développement économique en accompagnant les entreprises déjà présentes sur notre territoire – ndlr : il cite Mars et Liebherr,  présents dans notre région depuis le début des années 1960 et qui ont annoncé de nouveaux investissements – tout en préservant l’équilibre entre activité économique, qualité de vie et respect de notre environnement. »

Jolis discours, sûrement plus consensuels que la présente tribune, mais qui, s’ils sont appliqués, emmèneront l’Alsace droit vers le sous-développement économique. S’appuyer uniquement sur les entreprises déjà présentes, dont forcément certaines rétrécissent (Stellantis à Mulhouse), déménagent (Adidas, Heineken) ou disparaissent (l’historique Dumarey, ex-General Motors, à Strasbourg, le projet mort-né Huawei à Brumath), c’est se condamner à la décroissance. Accepter l’innovation, c’est ouvrir des opportunités aux générations montantes. Deux millions d’Alsaciens ne peuvent pas vivre uniquement de tourisme, de gastronomie et d’artisanat.

L’IA chez nous, les Data Centers ailleurs ?

C’est la solution de facilité: laissons les autres construire ces Data Centers, nous nous y connectons à distance, et hopla ! On aura tous les avantages sans les inconvénients. Le beurre et l’argent du beurre, l’IA sans les Data Centers.

Rappelons que nous avons en France déjà appliqué ce raisonnement dans les années 1990-2000. Aux Chinois les usines et leur pollution, gardons juste les tâches nobles, « à valeur ajoutée » : recherche et développement, design et marketing, tourisme et gastronomie, plus quelques industries exportatrices, luxe, défense et aéronautique notamment. Au résultat, une désindustrialisation massive : la part de l’industrie dans le PIB français est passée de 17% en 1995 à 10% en 2025, la part la plus faible parmi les grands pays européens (Royaume-Uni excepté). Et avec les conséquences que l’on connait: désespoir des territoires délaissés, déficit commercial, déficit budgétaire et surendettement de l’État pour éviter trop de paupérisation.

Un récent article du magazine L’Express illustre cet abandon pour le secteur stratégique des métaux rares. Une usine de Rhône-Poulenc à La Rochelle en « purifiait près de la moitié du marché mondial » jusque dans les années 80. Depuis, tout est passé en Chine, et l’Union européenne a dû adopter un plan en 2024 pour tenter de remonter la pente… sur la prochaine décennie.

Mentionnons aussi les enjeux de souveraineté. En périodes de tensions politiques ou de disruption des communications, pourrons-nous accéder aux ressources IA nécessaires si les Data Centers sont gérés en dehors de l’Europe ? Rappelons-nous le Covid et sa pénurie de médicaments… parce que l’Inde n’en exportait plus. Et en juillet 2026, l’administration Trump a interdit aux étrangers l’accès aux derniers modèles d’IA d’Anthropic pour raisons de « sécurité nationale ». Accès rétabli une semaine plus tard, mais rien ne leur interdit de recommencer demain.

L’IA, carburant de l’économie de demain

Certes, l’IA présente des dangers certains pour notre société et même, selon les plus pessimistes, pour l’avenir de l’espèce humaine. Mais son potentiel est tel qu’elle s’impose partout à une vitesse phénoménale, dans les entreprises en particulier. : plus de 90% des professionnels en grandes entreprises l’utiliseraient déjà selon des études parues récemment (août 2026), dont 75% tous les jours. Il faut donc gérer le sujet, pas juste le traiter par le mépris ou l’interdiction.

Les Data Centers sont les centres de production de cette IA : « Ils transforment l’électricité en IA » résume Arthur Mensch, patron de Mistral AI, la seule start-up européenne dans la course aux grands modèles d’IA. Ces Data Centers ont besoin de connexions haut voltage au réseau électrique vu leur consommation, d’où souvent leur localisation sur des sites d’anciennes centrales électriques ; cela tombe bien, le site de l’ancienne centrale nucléaire de Fessenheim est à reconvertir. Les Data Centers ont aussi besoin d’eau, beaucoup d’eau, pour refroidir leurs serveurs qui utilisent cette électricité. Cela tombe bien (bis), l’Alsace est assise sur la plus grande nappe phréatique d’Europe. Nous avons là un avantage concurrentiel à saisir, et sans dommage pour notre environnement : un circuit de refroidissement qui pompe l’eau froide de la nappe et la restitue (juste un peu plus chaude) dans cette nappe ne pollue pas si le circuit est en circuit fermé isolé du Data Center.

Et les centaines (milliers si on héberge plusieurs gros centres) d’emplois de ces Data Centers sont hautement qualifiés : des techniciens et ingénieurs spécialisés en électronique ou gestion de données. De quoi soutenir une filière universitaire en Alsace sur ces spécialités. Laquelle contribuera à la création  d’un écosystème autour de ces Data Centers : sous-traitants, startups fondées par ces ingénieurs, etc… Lequel écosystème bénéficiera à son tour à notre industrie en lui fournissant un haut niveau d’expertise en IA. Bref, un cercle vertueux qui, s’il est bien géré, peut faire de l’Alsace une région de pointe en France et en Europe. Pas juste un musée à ciel ouvert qui (sur)vit de tourisme, de gastronomie… et des rares autres industries qui n’auront pas délocalisé en direction de l’Asie ou des USA.

Comme l’a montré l’économiste Jean-Philippe Atzenhoffer dans son livre Réveiller l’Alsace, l’économie alsacienne stagne voire périclite depuis 25-30 ans, son industrie innove trop peu. Faut-il répéter les erreurs des années 90 sous prétexte de « qualité de vie » – en fait notre confort immédiat ? Sachons plutôt (re)bâtir l’avenir : l’Alsace était terre d’innovation industrielle pendant plus d’un siècle (en gros 1830 à 1960), montrons-nous à la hauteur de cet héritage !

Data Center Capacity by country - 2026
Data Centers (tous usages confondus, pas seulement IA): les US font la course en tête, la France dans le bas du peloton

Benoît Kuhn, septembre 2026

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