Il existe une langue alsacienne, même si elle n’a pas de reconnaissance au sein de la France en tant que langue minoritaire, mais en tout cas, cette langue existe. Y a-t-il l’équivalent en musique?

Cet article est une synthèse de la conférence tenue le 6 juin 2026 à l’assemblée générale des Alsaciens-Lorrains de Paris par Mathieu Schneider, professeur en musicologie à l’Unistra de 2005 à 2025. Il en a parallèlement été le Vice-président de 2015 à 2025 et est depuis 2025 le directeur de l’ENS Louis Lumière (Paris), la grande école des métiers de la photographie, du cinéma et du son.
La musique alsacienne est-elle une musique qui parle l’alsacien ?
Premier exemple : Lischen & Fritzchen (1863), opérette de Jacques Offenbach, un Allemand vivant alors à Paris. Cette « conversation alsacienne » réunit Fritzchen, un valet alsacien renvoyé de Paris à cause de son accent, et Lischen qui rentre aussi en Alsace ; ils vont tomber amoureux et, après péripéties, pouvoir se marier. Le texte est en français, mais chanté avec un fort accent alsacien. Est-ce de la musique alsacienne ?
Non. C’est une œuvre de musique classique, « savante », cad une œuvre composée par un grand compositeur de l’époque. Et toute la musique savante occidentale a un langage commun, qui est d’abord la grammaire tonale : une succession d’accords qui sont régis par des règles. Il y a aussi des styles qui s’imposent. Ici, c’est le style de l’opérette, de l’opéra bouffe, c’est-à-dire une mélodie qui a très peu de vocalises, relativement simple à chanter, et des formes strophiques, facilement mémorisables, et tout cela que vous soyez en Alsace, en Autriche ou en Espagne,
Mais, nouveauté au 19e siècle, on va vouloir affirmer en musique la notion de pittoresque, ce qu’on appelle la couleur locale. Quand Bizet écrit Carmen (1875), il utilise plutôt certains rythmes, plutôt certaines échelles mélodiques qui font référence à l’Espagne. Il en va de même pour d’autres régions. Le contexte est alors à la construction des récits nationaux, donc les compositeurs donnaient à leur musique une connotation, par exemple tchèque (Ma Patrie de Smetana), ou finlandaise (Finlandia de Sibelius), etc. pour défendre une identité culturelle nationale et pour appuyer un récit national qui s’appuyait sur des œuvres, sur une histoire.
L’Alsace, n’étant pas un pays, va occuper une place moins importante à cet égard, sauf à une période assez particulière de son histoire, en gros entre 1860 et 1920. La perte de l’Alsace en 1871 provoque en France une vague nationaliste qui va mettre cette musique « alsacienne » en avant ; des compositeurs alsaciens ou non alsaciens vont s’intéresser à cette musique alsacienne.
Un exemple : les Scènes alsaciennes (1882) de Jules Massenet, inspirées par le récit Alsace ! Alsace ! d’Alphonse Daudet de son voyage sur place en 1865 et publié dans les Contes du lundi (1873). Mais Jules Massenet n’avait rien d’Alsacien, donc finalement ce n’est pas vraiment une musique alsacienne.
Certains compositeurs alsaciens vont se saisir de ce régionalisme, notamment Marie-Joseph Erb (1858-1944) : né en Alsace, il fait ses études à Paris, revient en Alsace, et a laissé un certain nombre d’œuvres écrites dans le style savant occidental, exactement comme Sibelius, Bizet, etc., mais avec une connotation alsacienne. Citons notamment deux grandes fresques symphoniques : d’abord Der Riese Schletto/Le géant Schletto (1894), poème symphonique pour grand orchestre d’après une légende alsacienne sur la fondation de Schlettstàdt/Sélestat. Ensuite, une autre œuvre très importante, Images d’Alsace (1920), un grand poème symphonique en trois mouvements : premier mouvement, le coucher du soleil sur la cathédrale de Strasbourg ; deuxième mouvement, la légende de Sainte-Odile ; et dans le troisième mouvement, Marie-Joseph Erb évoque les sonorités du Pfifferdaj de Ribeauvillé. C’est composé dans un style pas du tout alsacien, avec des chromatismes et l’utilisation d’un langage assez audacieux pour les années 1920.
Cela montre qu’il existe en effet une musique sur l’Alsace, mais dépendant des codes nationaux et internationaux qui étaient en cours à ce moment-là. Il est donc difficile de dire que c’est une musique alsacienne.
L’Alsace, terre de musique et de rencontres musicales
La musique en Alsace, c’est plus que la musique alsacienne. L’Alsace est une terre de rencontre, et l’Alsace crée son identité musicale autour de cette question de la rencontre. Il n’y a pas de compositeurs célèbres qui soient nés en Alsace ; mais Strasbourg, Mulhouse, Colmar ont été des lieux où de grands compositeurs se sont rencontrés, des rencontres absolument majeures dans l’histoire de la musique.
Le bavarois Richard Strauss et l’autrichien Gustav Mahler se sont rencontrés à Strasbourg le 21 mai 1905 : Mahler a interprété sa cinquième symphonie et l’a joué à Richard Strauss, lequel était en train de finaliser Salomé, opéra créé en décembre 1905 à Dresde. Et Mahler a joué Salomé en avant-première, à Gustave Mahler, qui décrira cette expérience comme absolument fondamentale, puisque Salomé est un opéra complètement nouveau, un opéra en un acte, et extrêmement complexe. Le cadre de la rencontre : la fête musicale d’Alsace-Lorraine, organisée à Strasbourg, et qui permettait de faire venir des très grands noms de la musique.
Autre moment important en juin 1951 : un très grand compositeur français, Francis Poulenc, vient créer à Strasbourg avec le chœur Saint Guillaume et sous la direction du chef d’orchestre alsacien Fritz Münch son très célèbre Stabat Mater.
L’Alsace est aussi une terre d’érudition musicale : l’université de Strasbourg, a eu la deuxième chaire, de musicologie au monde en 1872, juste après Vienne (1862) et avant Berlin (1897) ou Paris (1903). Ce sera aussi la première chaire musicologique occupée par une femme, Yvonne Rokseth, dans l’histoire de la musicologie, dès les années 1920.
Citons aussi Albert Schweitzer, qui à la même époque, écrit le premier ouvrage musicologique : une biographie esthético-théologico-musicale de Bach, qui fait aujourd’hui toujours référence, qu’il écrit en allemand, et fait publier ensuite en français,
L’Alsace est une terre de musique, une terre qui a attiré, notamment au XVIIIe et au XIXe siècle. Au XVIIIe siècle, la chapelle de la cathédrale de Strasbourg était particulièrement réputée, et Wolfgang Amadeus Mozart, qui avait été renvoyé de Salzbourg, aurait aimer en occuper le poste de maître de chapelle. Ce poste sera un peu plus tard, en 1789, occupé par Ignace Pleyel. Lequel donnera des leçons de musique à un certain Rouget de Lisle quand il était en garnison à Strasbourg…
Christophe Bertrand (1981-2010), grand compositeur de musique contemporaine, originaire de Wissembourg, sera dans quelques années, quand l’historiographie aura fait son travail, un nom qui émergera dans l’histoire alsacienne, Et n’oublions pas Martin Gester qui a l’audace de créer en 1990 son Parlement de musique, un ensemble baroque de haut niveau, qu’il a maintenu jusqu’à aujourd’hui.
Soulignons que ce rayonnement ne se fait pas seulement de manière centripète, mais aussi centrifuge, c’est-à-dire que l’Alsace est une terre de rayonnement aussi vers l’extérieur. : Charles Münch, frère de Fritz Münch, a été le directeur musical de l’orchestre de Boston après-guerre.
La musique populaire en Alsace
Quand on pense à la musique alsacienne, on pense au Hans im Schnokeloch ; on a fait une de cette chanson. une sorte de symbole de l’Alsace, plutôt un symbole de l’Alsacien qui ne sait pas ce qu’il veut.
Cette musique populaire, traditionnelle, avait différentes fonctions en Alsace et différentes origines. Au XVIIIe siècle, on a commencé à noter cette musique populaire un peu partout, pas seulement en Alsace, et on catégorisait les chansons en fonction par rapport à leur fonction sociale. Vous aviez les chansons des travailleurs, les chansons à boire, les chansons religieuses, les chansons de paysans, les chansons des vignerons, etc. On a collecté des chants alsaciens, notamment Jean-Baptiste Weckerlin qui en a fait l’ouvrage de référence Chansons populaires de l’Alsace (1883), Mais en fait, ces collectes ont lieu à un certain moment, elles donnent une image de la chanson populaire à cette date : 1880, 1930, etc. Un exemple : je travaille actuellement sur le chant du veilleur à Turckheim, une grande tradition qui existe toujours. Et je me rends compte qu’on a trois variantes musicales et deux variantes textuelles, toutes très différentes. Donc, il y a multiplicité, et la question de l’identité devient problématique, parce que l’identité ramène à l’unicité. Il n’existe pas une musique populaire alsacienne, il en existe plusieurs, et avec de nombreuses influences.
Le fonds populaire alsacien est très fortement lié au fonds suisse. Parce qu’après la guerre de Trente Ans, l’Alsace a été largement repeuplée par des familles suisses, notamment de la région de Berne. Et on trouve, par exemple dans la vallée de Munster, Menschtertàler Martala, un chant très typique de l’Oberland bernois. Ce chant est-il alsacien ? Est-il suisse ? En fait, ces Suisses venus en Alsace ont amené aussi le cor des Alpes, tradition qui s’est implantée dans les Hautes-Vosges.
Et les polkas, les mazurkas, c’est l’influence de la Mittel Europa, à travers des troupes ambulantes venues au 19e siècle. L’Alsace a toujours été une terre de métissage.
La musique populaire alsacienne, musique de pratiquants amateurs
Au-delà du répertoire des musiques populaires, il y a la question de qui chante et qui danse, Et là, on en vient à ce qui est certainement l’une des plus fortes identités alsaciennes autour de la musique : les pratiques amateurs. Il y a en Alsace, aujourd’hui, 160 écoles de musique, pour la plupart communales ou intercommunales, et 1400 structures associatives musicales, c’est-à-dire des orchestres et des chorales; ramenées à une population de 2 millions d’habitants, c’est une densité dix fois supérieure à l’Île-de-France. Sans parler d’autres régions, en France, où ces chiffres sont beaucoup plus bas, et où là, on est 20 à 25 fois beaucoup plus importants. Donc cette tradition, elle vient d’où ? Elle vient évidemment du fait que les pratiques musicales amateurs étaient très vivaces au XIXe siècle.
C’est aussi le cas de l’autre côté du Rhin, en Allemagne et en Suisse. Dans le canton de Fribourg en Suisse, il y a 300 associations musicales pour 345 000 habitants. Cette identité musicale, nous la partageons au-delà de la frontière, avec les régions voisines.
La musique alsacienne est donc aussi et surtout une musique d’amateur. Ce n’est pas que de la musique savante, C’est une musique populaire, très bigarrée, avec une notion d’identité très difficile à définir. Et qui est dynamique, qu’il ne faut pas figer dans le passé.
Remerciements à Maurice Brom pour la transcription de la conférence




