L’affaire du Bendele est le nouveau « pamphlet à haute teneur historique » (sic) de Georges Bischoff contre la Collectivité européenne d’Alsace (CeA) et le souhait d’une majorité d’Alsaciens de sortir du Grand Est. On aurait souhaité un texte bien argumenté, stimulant la réflexion et si possible humoristique et même gouailleur. Hélas, il n’en est rien.

On ne vous mettra pas L’affaire du Bendele dans « Les livres à lire pour l’été 2026 » : il n’en vaut pas la peine. Ce texte de 60 pages (7€ tout de même !) est indigeste et n’apporte rien au débat : il accumule, sans logique autre que l’agressivité, insultes, amalgames et à peine deux arguments indigents et passéistes contre la CeA et pour le Grand Est. Et pas même de truculente satire comme on sait pourtant le faire en Alsace depuis 500 ans, de Sebastien Brant à la Choucrouterie. On attendait un autre niveau intellectuel d’un historien à la retraite mais toujours réputé. Ici, on pense inévitablement au mot du Général de Gaulle : la vieillesse est un naufrage.
L’affaire du Bendele, un tissu d’insultes
Le sous-titre du livre « le rêve loufoque d’une Alsace ratatinée et confite dans le rot und wiss », donne le ton : trois insultes en une seule phrase. Le texte lui-même commence fort, avec déjà le point Godwin (cad l’assimilation au nazisme) dès la première page : la campagne pour le Bendele « réveille de vieux démons » (p. 9), « vient en droite ligne de la propagande martiale de régimes totalitaires », « répond aux canons de la race blanche » (p. 10), est un « bricolage de propagande » (p. 12).
De quoi faire apparaitre les saillies de Valérie Debord, vice-présidente du Conseil régional du Grand Est, comme un modèle de courtoisie et de bienséance.
Le reste est à l’avenant, et un survol rapide nous donne plusieurs dizaines de termes injurieux. Quelques exemples : « oblast sécessionniste » (amalgame de la CeA avec les régions ukrainiennes du Donetsk et de Luhansk annexées par la Russie – p. 13), « l’accent de l’adjectif bête » (en référence à la forme circonflexe du Bendele – p. 14), « discours irrédentiste [qui] surfe sur des fantasmes de narcissisme et d’insularité » (p. 21), « nouvelle mouture sécessionniste » (p. 24), « Alsace frénétiquement momifiée » (p. 37), « pouvoir complaisant, limite maquereau » (p. 40), « Frankenstein institutionnel » (p. 40), etc.
En plus de la barbe, Georges Bischoff a en commun avec le capitaine Haddock les insultes fleuries, lesquelles – hélas – masquent ici la pauvreté de la réflexion.
Mais où sont les arguments ?
La 4ème de couverture de L’affaire du Bendele « vise à ouvrir enfin le débat et étayer le débat en mettant les faits sur la table ». Une promesse que le contenu du livre ne tient pas, loin s’en faut. En plus de quelques poncifs et remarques biaisées (ex : Georges Bischoff reproche à la CeA ce qu’il se garde bien de reprocher au Grand Est, comme un bas taux de participation aux élections), les arguments de Georges Bischoff tiennent sur les doigts d’une main ; en fait deux doigts suffisent.
Premier argument massue : la CeA est illégitime car elle unifie politiquement l’Alsace et que c’est contre la nature de l’Alsace d’être unifiée !
A l’appui de cette thèse, Georges Bischoff aligne en repoussoir les deux seuls exemples d’une Alsace unifiée : le diocèse unique établi en 1801 (« puissance hégémonique », voilà qui fleure bon l’anticléricalisme franc-maçon) et le Gau nazi de 1940 à 1944. C’est l’évêque de Strasbourg qui va être content de se retrouver en duo avec le Gauleiter Wagner… Et le duché d’Alsace du temps de Sainte Odile ? Ce « n’était qu’une zone d’occupation franque aux limites floues ». La CeA, qui s’est « glissée dans le lit du diocèse » (sic) n’est que « l’ectoplasme d’une théocratie disparue ». Quand on vous disait que c’est une lecture indigeste…
Sur le fond, vous avez bien lu : l’émiettement politique de notre région sous le Saint-Empire, qui lui a valu d’être piétinée au 17ème siècle par les armées suédoises, impériales et françaises et d’y laisser la moitié de sa population sans pouvoir se défendre (sauf Strasbourg), cette « bénédiction » doit être perpétuée à jamais, elle nous est consubstantielle. « Au Moyen-Âge, le fractionnement d’un pays sans chef contraint les forces locales à s’entendre (…) pour régler les affaires communes ». On rétablit le servage pour retrouver ce paradis perdu?
Non répond tout de même Georges Bischoff, l’idéal c’est le retour à deux départements : « ils fonctionnaient correctement. Pas la peine d’en faire plus » (p.21) dans le cadre d’une « région bienveillante ». Il récidive un peu plus loin : « Les vieux départements faisaient l’affaire. Leur regroupement est même inutile dans le cadre du Grand Est » (p. 42)
C’est là qu’arrive le deuxième argument : le Grand Est, c’est formidable, c’est mieux que l’ancienne région Alsace et nous avons de longues affinités avec les régions à l’ouest : le fondateur du duché de Lorraine au XIème siècle est appelé Gérard d’Alsace » et est apparenté aux Eguisheim. Voilà, point final, c’est tout en guise d’affinités: Georges Bischoff est incapable d’en citer d’autres au-delà du Moyen-Âge, lequel constitue vraiment son horizon incontournable. Le dernier chapitre, « L’Alsace existe de mieux en mieux et de plus en plus » est un panégyrique d’un « retour à deux départements normaux » dans le Grand Est. Cela « donnera un nouveau souffle à la démocratie et profitera à tous, en leur donnant de vrais moyens » promet l’introduction de ce chapitre. Sauf qu’il n’y a aucune démonstration de cette promesse trumpienne,
Seul argument chiffré : les investissements du Grand Est représentent 40% de son budget contre 20% pour la CeA. Peut-être, mais la première responsabilité d’un département comme la CeA, comme l’a rappelée Georges Bischoff lui-même quelques pages auparavant, c’est de faire du social, ce qui représente plus de 60% de son budget. La compétence économique, et les financements et les investissements qui vont avec, sont l’apanage des régions et donc du Grand Est. Ceci explique cela, et c’est justement ce qu’une majorité d’Alsaciens voudrait changer.
Georges Bischoff, contrairement à son mentor revendiqué le réputé historien Marc Bloch, doit être allergique à l’économie : il n’a visiblement pas lu les ouvrages de Jean-Philippe Atzenhoffer qui montrent le déclassement économique de l’Alsace depuis 30 ans (Strasbourg inclus, n’en déplaise à Catherine Traumann) et le facteur aggravant que représente une méga-région, un découpage arbitraire comme le Grand Est.
En résumé, le futur de l’Alsace consiste… en son passé. « Back to the future ! » serait un titre approprié pour ce dernier ouvrage d’un historien qui s’essaie désespérément à la polémique.
Benoît Kuhn, Éditeur – 19 juin 2026




