Elections régionales et départementales 2021

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Jean Rottner, Laurent Furst et les autres: peut-on être sincèrement alsacien(ne) et élu(e) d’un parti national?
Les élus alsaciens sur les Champs Elysées en 2014 pour protester contre la disparition programmée de la région Alsace

La question peut surprendre voire choquer, personne n’aurait oser la poser jusqu’à récemment. Nos élus jurent depuis toujours, la main sur le cœur, n’avoir que l’intérêt des Alsaciens comme motivation, et on y croyait, grosso modo, pensant qu’effectivement les partis nationaux tenaient compte des sensibilités régionales au travers des élus. L’avènement de Grand Est a au moins eu l’avantage de détruire cette fiction, et ces prochaines élections régionales et départementales en sont une démonstration de plus.

Premier concerné, Jean Rottner répond évidemment oui à la question ci-dessus, la main sur le cœur en présentant sa liste pour les régionales en Alsace : « Ils ont tous l’Alsace chevillée au corps » ! Sa liste est dûment estampillée LR-UDI et bourrée d’élus et de notables à la longue carrière, ceux qui vous parlent dialecte pendant la campagne électorale pour assurer leur légitimité et vous expliquent une fois élus qu’il faut de « l’efficacité » et du « pragmatisme », cad se soumettre aux volontés de Paris pour mieux se fondre dans le Grand Est. Il faut dire qu’Anne Sander, député européenne et n°2 sur la liste alsacienne de Jean Rottner pour ces régionales, n’a pas hésité à jouer les « mère Fouettard » pour ramener les récalcitrants dans le droit chemin. Et comme le carriérisme, avec son cumul de mandats juteux (plus les retraites qui vont avec), est depuis toujours la motivation principale de beaucoup d’élus…

A côté de vétérans comme le sénateur Claude Kern et l’ex-sénateur Guy-Dominique Kennel qui joue ici sa reconversion, quelques nouveaux se sont ainsi laissés séduire par les sirènes du Grand Est. Citons Bernard Fischer, maire d’Obernai qui abandonne ainsi son poste de conseiller d’Alsace au profit du Grand Est ; et Laurent Furst, maire de Molsheim et ex-député, qui ne jurait que par l’Alsace pendant la campagne des législatives de 2017 et après.

C’est-y pas beau ces posts Facebook ? On dirait du Rottner dans le texte… de 2014. Profitez-en, il n’est pas sûr que ces posts soient visibles encore longtemps ; Jean Rottner a quant à lui déjà effacé de son compte ou son site toute référence à ses activités pro-Alsace d’avant 2015 (dont la pétition pour le maintien de l’Alsace qu’il tient sur son cœur sur la photo en haut de l’article). Car le padawan Laurent Furst a rejoint officiellement son maître Rottner du côté obscur de la Force, pardon, de Grand Est, pour ces élections :

Une spécialité alsacienne comme les spaetzle : l’élu « pragmatique » et « soucieux d’efficacité »

Encore et toujours « l’efficacité » comme prétexte pour abandonner l’Alsace et rallier le Grand Est. Après ce soutien déclaré, il n’a fallu que quelques jours pour apprendre que Laurent Furst était en bonne place (n°9) sur la liste Rottner. Il se dit en coulisses que Laurent Furst, qui a repris la mairie de Molsheim au printemps 2020, se serait bien vu élu au Sénat à la place de Laurence Muller-Bronn sur la liste d’André Reichardt en septembre 2020, liste concurrente de la liste officielle de LR alors menée par Claude Kern (lequel est maintenant n°3 sur la liste alsacienne de Jean Rottner pour les régionales). Le refus d’André Reichardt l’aurait alors convaincu de rejoindre le camp adverse.

Le même Laurent Furst est également président des LR du Bas-Rhin, lesquels ont désigné le 1er mai leurs candidats pour les élections départementales. Le resserrage de rang autour de la liste Rottner pour les régionales fait de LR un parti objectivement anti-Alsace.

Mais, pour les départementales, LR est obligé de louvoyer en tolérant quelques personnalités engagées côté CeA et opposées à Grand Est. On parle évidemment de Frédéric Bierry, président sortant de la CeA, et du binôme Eric Straumann/Brigitte Klinkert sur Colmar. Ces candidats aux élections départementales bénéficient non pas de l’investiture mais du « soutien » de LR : en clair, chez LR, les partisans de l’Alsace sont « en marge ». Et soumis à pression de la part du niveau national, à tel point que les DNA prêtent à Eric Straumann une attitude de défi face à Paris : « Qu’ils osent m’exclure du parti s’ils en ont le courage ! ». Ce courageux Jedi a néanmoins vu son padawan, le jeune député Raphaël Schellenberger, prendre ses distances et donner des gages de loyauté à la ligne officielle pro-Grand Est de LR après sa défaite aux municipales de 2020 à Wattwiller. On n’est jamais trop prudent… Pour compléter le tableau, on remarquera que le sénateur André Reichardt, président du Mouvement pour l’Alsace (MPA), est non pas membre mais « apparenté » au groupe LR au Sénat.

Et pour les régionales, Brigitte Klinkert, qui n’est plus LR puisqu’elle a intégré le gouvernement, préfère bâtir une « liste d’union », cad sans étiquette politique, pour aller défier Jean Rottner sur une ligne décentralisatrice, qui reconstituerait de fait les anciennes régions en les gérant de façon autonome à l’intérieur de Grand Est. Peu d’élus alsaciens l’ont suivie à part Justin Vogel, conseiller départemental de Truchtersheim et président de l’OLCA (Office pour la Langue et la Culture Alsacienne).

A gauche c’est plus simple : de La France Insoumise aux socialistes, on ne se pose même pas la question, ce serait céder au « repli sur soi » que de donner au mot Alsace un sens autre que géographique ou folklorique. Un bon Alsacien est un Alsacien mort, empaillé et mis au musée. « Au moins, avec la gauche, on sait ce qu’on a ! » eut dit ma grand-mère avec son bon sens hérité de nos ancêtres paysans. Elle apprécierait sans doute moins l’attitude des écologistes de EELV qui esquivent le sujet. Ni le cynisme du Rassemblement National qui chasse sur les terres d’Unser Land en promettant de défaire le Grand Est… Ce parti cherche ainsi à attirer quelques régionalistes comme Thierry Hans, fondateur du magazine satirique alsacien Heb’di, qui préfèrent oublier que le Rassemblement National est contre toutes les régions : il ne reconnait que les départements et les communes, point final.

Les partis nationaux comme LR: gagner les élections, sinon rien

Un parti national, c’est fait pour gagner des élections. Et une telle machine est gérée de façon centralisée depuis Paris. Avec une vision du pays de haut, où les régions ne sont qu’un organe intermédiaire, une courroie de transmission entre le centre du pouvoir à Paris et la « province ». L’idée que derrière, il y a une population avec une histoire, un affect, des préférences, et que la démocratie voudrait que ce soit ces populations qui décident, leur est foncièrement étrangère, nonobstant leurs discours en période électorale. Donc si Grand Est permet de prendre et gouverner 3 régions en une grâce à Jean Rottner, les LR auraient tort de s’en priver. Et les élus alsaciens sont priés de rentrer dans le rang… Ceux d’entre eux qui résistent jouent gros : respect pour eux !

Résultat : l’électeur alsacien est de plus en plus désabusé ou résigné. Jean Rottner osait déclarer lors de sa déclaration de candidature le 4 mai 2021 : « Mon ennemi numéro un c’est probablement l’abstention, le désintérêt pour la chose publique et pour la politique. ». Avec de tels adversaires, l’abstention et le vote Rassemblement national ont de beaux jours devant eux.

Benoît Kuhn, mai 2021

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