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Pour en finir avec… la psychanalyse de l’ Alsace !

Une bonne psychanalyse est celle qui s’achève : elle ne consiste pas à s’installer pour toujours sur le divan, mais bien à en descendre un jour, les deux pieds bien posés sur le sol alsacien, libéré de l’obligation de se demander sans fin qui on est…

L’Alsace toujours allongée sur le même divan poussiéreux

Frédéric Hoffet Psychanalyse de l'Alsace couverture
Psychanalyse de l’Alsace de Frédéric Hoffet: réédition de 2018 avec en couverture illustration de Tomi Ungerer

Soixante-quinze ans après la parution du livre Psychanalyse de l’Alsace de Frédéric Hoffet, l’Alsace est toujours allongée sur le même divan poussiéreux. Frédéric Hoffet, pasteur devenu avocat strasbourgeois, avait osé le dire sans fard en 1951 : nous sommes un peuple déchiré, un enfant battu par l’Histoire, un sujet qui bégaie entre deux langues, deux drapeaux, deux culpabilités.

Il avait nommé l’angoisse, la honte d’être germanophone après 1945, le complexe de n’être jamais tout à fait français ni tout à fait allemand, l’obsession de devoir sans cesse prouver sa loyauté. Il avait diagnostiqué une névrose collective : l’Alsacien se hait d’aimer ce qu’on lui a appris à haïr.

Et nous ? Que faisons-nous depuis ? Nous rejouons la même scène, celle apprise et transmise de génération en génération. À chaque débat sur l’identité, à chaque fois qu’un politicien prononce le mot « germanique », « allemand », « rhénan », à chaque fois qu’on ressort le dialecte comme une tare ou comme un étendard, nous reprenons le refrain hoffettien sans même nous en rendre compte. Nous demandons encore et toujours : « Suis-je assez français ? Suis-je trop allemand ? Suis-je moi ? »

Assez ! Frédéric Hoffet n’a pas écrit son livre pour que nous y restions coincés jusqu’à la fin des temps. Il voulait nous en libérer. Il voulait que nous regardions en face cette double appartenance, cette culture frontalière, ce bilinguisme vécu comme une blessure alors qu’il est une richesse inouïe. Il voulait que nous cessions de rougir d’avoir des cousins de l’autre côté du Rhin, de parler un dialecte que l’on entend encore de Freiburg à Karlsruhe, d’avoir prié en allemand dans nos églises pendant des siècles.

Victimisation et discours larmoyants

Le drame, c’est que nous avons transformé son diagnostic en identité. Nous nous sommes identifiés à la névrose au lieu de la dépasser. Résultat : nous continuons à produire les mêmes symptômes – victimisation, discours larmoyants sur « l’âme alsacienne mal comprise », revendications régionalistes molles ou radicales qui ne font que recycler la même angoisse.

Il est temps de sortir du cabinet de psychanalyse. Sortir, cela ne veut pas dire nier l’Histoire, oublier les annexions, les Malgré-nous, les déchirures.

Être Alsacien, c’est une force et non une pathologie. Cela veut dire accepter que l’Alsace est irréductiblement hybride, et que c’est précisément cette hybridité qui fait sa force et non sa pathologie.

Accepter que parler alsacien ne fait pas de nous des traîtres en puissance.

Accepter que manger de la choucroute et voter pour des candidats parisiens n’est pas une contradiction.

Accepter que la culture germanique n’est pas une maladie honteuse si l’on se dit européen, mais un composant structurel de ce que nous sommes – au même titre que la République, les Lumières et le vin blanc d’Alsace.

Frédéric Hoffet écrivait à une époque où dire cela était presque subversif. Aujourd’hui, dans une Europe ouverte (même si bancale), dans un monde où les identités se superposent partout, s’accrocher à la posture du « complexe alsacien » relève du masochisme ou du conservatisme pervers.

Alors oui, trêve de divan. Laissons le pasteur Hoffet reposer en paix avec son diagnostic de 1951. Reconnaissons que Frédéric Hoffet nous a montré la plaie, mais refusons que d’autres la rouvrent pour nous stigmatiser ou nous confiner dans un Grand-Est dans lequel nous ne nous reconnaissons pas. Rejet des pervers manipulateurs !

À nous maintenant de cicatriser, de grandir, de vivre sans demander tous les matins à la France et à l’Allemagne si elles nous aiment encore.

Il est grand temps de se lever et d’aller respirer l’air du Rhin – les deux rives à la fois. Fin de la cure. La seule bonne psychanalyse est celle qui finit. Les Alsaciens méritent d’être des femmes et des hommes capables de faire souffler un esprit de liberté et de laisser les nouvelles générations faire l’Alsace. L’Alsace est une singularité européenne et régionale à assumer pleinement, sans excuse, sans repentance, sans psychanalyse à perpétuité.

Stéphane Bourhis, avril 2026

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