Dans cet entretien, la sénatrice, conseillère d’Alsace (CeA) et ex-maire de Gerstheim Laurence Muller-Bronn revendique une ligne politique fondée avant tout sur la liberté individuelle, la proximité et la défense des territoires. Élue il y a six ans sur la liste d’André Reichardt, elle se représente aux élections sénatoriales du 28 septembre 2026 avec sa propre liste pour le Bas-Rhin, soutenue par André Reichardt. Laurence Muller Bronn se veut davantage guidée par les dossiers que par les réseaux politiques, entend prolonger au Sénat une démarche construite au contac t du terrain. Son discours mêle ainsi une critique sévère de la centralisation et de l’uniformisation françaises, des prises de position sur les retraites, la santé, l’éducation et les collectivités, et un engagement particulièrement marqué en faveur de l’Alsace, de ses spécificités institutionnelles et de sa langue régionale.
Un Sénat conçu comme contre-pouvoir et chambre des territoires
Laurence Muller-Bronn commence par rappeler sa conception du rôle du Sénat. Celui-ci est « la Chambre des territoires », tandis que les sénateurs sont avant tout des législateurs chargés de contrôler l’action du gouvernement, au même titre que les députés. Elle déplore toutefois le poids pris par les projets de loi gouvernementaux dans le travail parlementaire: environ 90 % de l’agenda du Sénat est consacré aux projets de loi du gouvernement, ne laissant que 10 % aux propositions de loi des parlementaires. Cette situation est révélatrice d’un système politique dans lequel l’exécutif conserve une capacité excessive à déterminer les priorités du travail parlementaire.
Pour Laurence Muller-Bronn, la France est aujourd’hui « bloquée » par un système devenu trop contraignant et marqué par l’entre-soi. Elle fait de la liberté le fil conducteur de son action : liberté des communes, liberté des citoyens, mais aussi liberté pour les familles de s’administrer, de s’éduquer, de se soigner, de se loger, de se déplacer ou encore de s’organiser.
Cette approche dépasse donc le seul libéralisme économique. Laurence Muller-Bronn se définit comme une femme de droite attachée à un « libéralisme » également social et individuel. Elle insiste sur le fait qu’elle ne souhaite pas que les élus se comportent comme des « soldats » ou des fonctionnaires appliquant mécaniquement des consignes. Un élu doit disposer de convictions personnelles et les défendre, y compris lorsqu’elles ne correspondent pas aux positions dominantes de son camp.

(en médaillons les suppléants: Christophe Schimpf, maire de Soultz-sous-Forêts; Catherine Graesbeck-Eichwald, conseillère municipale de Weiterswiller)
C’est pourquoi elle a rejoint avec sa liste Nouvelle Énergie, mouvement libéral fondé par le maire de Cannes (et président de l’Association des maires de France) David Lisnard. Elle espère que ce courant fera entendre une voix différente au Sénat. Elle revendique surtout son profil d’« électron libre » : elle affirme ne pas être une militante politique traditionnelle et explique avoir été sollicitée au fil des années pour son engagement sur des dossiers précis plutôt que pour son appartenance à un réseau.
Une critique de l’emprise croissante de l’État
Cette volonté de « rendre la liberté » structure également ses critiques à l’égard des politiques publiques : l’État intervient de plus en plus dans des domaines qui devraient relever de la responsabilité des familles ou des collectivités.
L’éducation est un de ses domaines privilégiés. Laurence Muller Bronn critique les restrictions apportées à l’instruction à domicile – qui concerne beaucoup d’enfants handicapés difficilement accueillables ailleurs – et dénonce également les contraintes imposées aux écoles hors contrat. La lutte contre certains phénomènes, notamment l’islamisme radical, a conduit à restreindre indistinctement les possibilités offertes aux familles qui choisissent d’autres formes d’éducation.
Elle conteste également les nouvelles contraintes pesant sur l’ac cueil des très jeunes enfants à l’école maternelle, avec par exemple une sieste obligatoire sur place même si les parents, notamment dans les villages, pourraient les garder à la maison. Transformer des salles communales en espaces de repos et mobiliser des personnels pour surveiller les enfants représente une charge supplémentaire pour les petites communes, qui ne disposent ni des locaux ni des moyens financiers nécessaires. C’est là l’illustration d’un problème plus général : des décisions nationales sont appliquées uniformément à des territoires dont les réalités sont pourtant très différentes.
Laurence Muller Bronn oppose ainsi la logique d’uniformisation à celle de la proximité. Une commune rurale de 2 000 habitants ne peut pas être administrée comme une grande ville. Les besoins d’une petite crèche, d’une école ou d’un établissement pour personnes âgées ne sont pas nécessairement ceux d’une structure située dans une grande agglomération. Elle regrette que l’État fasse de moins en moins confiance aux maires et à leurs équipes alors que ceux-ci sont précisément au contac t des réalités quotidiennes.
Cette critique s’étend aux obligations réglementaires en général. Laurence Muller-Bronn est opposée aux interdictions et aux obligations lorsqu’elles sont appliquées de manière excessive. Selon elle, elles finissent souvent par créer des filières et par profiter à certains acteurs économiques plutôt qu’à l’intérêt général.
Retraites : défendre une approche spécifique pour les femmes
La question des retraites constitue l’un des sujets sur lesquels Laurence Muller Bronn affiche la position la plus personnelle. Elle estime que la carrière professionnelle des femmes ne peut pas être considérée comme identique à celle des hommes.
Son argument repose sur la réalité des parcours féminins : naissance et éducation des enfants, d’où souvent un travail à temps partiel, des interruptions de carrière, parfois l’accompagnement d’un enfant malade ou d’un proche dépendant, la prise en charge des parents âgés en fin de vie. Toutes ces périodes, souligne-t-elle, représentent une contribution importante à la société, permettent à la collectivité d’éviter certaines dépenses, mais ont des conséquences négatives sur les droits à la retraite.
L’allongement uniforme de la durée de cotisation risque donc de pénaliser davantage les femmes. Elle se prononce pour une prise en compte différenciée des carrières féminines pour le calcul des retraites.
Laurence Muller Bronn critique également une réforme des retraites conçue « en silo ». Faire travailler les Français plus longtemps ne résoudrait pas nécessairement les problèmes financiers si, dans le même temps, davantage de personnes âgées de 59 ou 60 ans, usées par leur métier mais pas officiellement invalides, basculent vers d’autres dispositifs sociaux. Elle redoute alors un déplacement de la dépense plutôt qu’une véritable économie.
Elle s’inquiète enfin de l’évolution du cumul emploi-retraite et de la limitation à 7 000 € de revenus annuels pour certaines activités à compter de 2027. Elle considère que cette restriction pourrait pénaliser les travailleurs indépendants et certaines professions libérales qui souhaitent continuer à exercer après leur départ en retraite.
Laurence Muller-Bronn ne rejette pas l’idée d’une réforme des retraites. Elle reconnaît que le système doit évoluer et que les réalités démographiques rendent nécessaire une réflexion sur son financement. Mais les réformes ont été conduites trop rapidement, sans prendre suffisamment en compte la diversité des situations individuelles et professionnelles.
Santé, dépendance et métiers du « prendre soin »
La santé constitue un autre domaine dans lequel son approche de la liberté individuelle se retrouve. La sénatrice rappelle ses différentes interventions parlementaires sur l’accès aux soins, la prévention et la volonté libre et explicite du patient.
Elle appelle à une meilleure reconnaissance des métiers de l’humain, qui sont souvent des métiers en tension et majoritairement féminins. Les infirmières, notamment, représentent à ses yeux une ressource considérable pour lutter contre les déserts médicaux, mais leur travail et leurs déplacements restent insuffisamment valorisés.
Cette réflexion s’étend aux EHPAD. Laurence Muller-Bronn reconnaît l’existence de situations de maltraitance et la nécessité de protéger les personnes âgées vulnérables. Mais elle refuse que quelques scandales conduisent à jeter le discrédit sur l’ensemble des professionnels. Les métiers concernés sont difficiles, insuffisamment valorisés et confrontés à d’importantes difficultés de recrutement.
Elle souligne parallèlement l’importance de l’hospitalisation à domicile et du rôle joué par les proches, là encore souvent des femmes. Son discours rejoint ici sa critique du système des retraites : une partie importante du travail réalisé gratuitement par les familles contribue au fonctionnement de la société sans être véritablement reconnue.
Laurence Muller Bronn défend également une approche plus ouverte de certaines pratiques de santé dites intégratives. Elle a été attaquée sur ce sujet alors que certaines de ces pratiques sont déjà utilisées dans les soins palliatifs, en psychiatrie ou dans l’accompagnement des patients. Notamment l’hypnose, la musicothérapie ou l’acupuncture. Son objectif n’est pas de promouvoir sans discernement ces pratiques, mais de travailler à leur encadrement avec des universitaires.
Une forte dimension alsacienne

Laurence Muller-Bronn revendique avec fierté une présence ancienne et constante sur les dossiers alsaciens. Elle cite notamment son travail sur les langues régionales, la Collectivité européenne d’Alsace (CeA), les questions transfrontalières et, plus largement, les problématiques propres au territoire.
Elle rappelle avoir travaillé sur ces dossiers depuis son arrivée au Sénat et estime que certains élus ne se préoccupent de l’Alsace que depuis que le sujet est devenu électoralement important.
La question linguistique occupe une place centrale dans son discours. Laurence Muller-Bronn défend à la fois le bilinguisme franco-allemand et la reconnaissance de l’alsacien comme langue régionale à part entière. Elle refuse de présenter ces deux objectifs comme contradictoires. Pour elle, l’allemand et l’alsacien doivent pouvoir coexister dans les politiques linguistiques alsaciennes.
Elle insiste particulièrement sur l’utilité de la langue régionale dans les métiers du soin et du secours. Les personnes âgées peuvent perdre certaines capacités cognitives tout en conservant leur langue première. Dans un EHPAD, un hôpital ou lors de l’intervention de pompiers, la possibilité de communiquer en alsacien peut donc avoir une valeur humaine et pratique considérable.
Il faut développer la formation continue des professionnels et faire reconnaître le diplôme de compétence en langue (DCL) en alsacien. Elle affirme avoir porté ce dossier auprès du ministère de l’Éducation nationale et souhaite que les personnes travaillant dans l’éducation, le soin ou les services de secours puissent faire certifier leurs compétences linguistiques en alsacien.
Elle déplore cependant les blocages administratifs et institutionnels qui ralentissent ce dossier depuis plusieurs années. Le DCL se trouve notamment pris entre différentes compétences institutionnelles, ce qui illustre les limites d’un système où les responsabilités sont trop fragmentées.
Institutionnellement, Laurence Muller Bronn milite pour une collectivité unique d’Alsace hors du Grand Est. Elle se montre en revanche lucide sur les rapports de force au Sénat. Même si les sénateurs alsaciens se mobilisent tous, leur poids numérique restera limité. Elle observe que certains territoires, comme la Corse, obtiennent davantage de résultats en utilisant d’autres relais et d’autres stratégies d’influence.
Une ligne politique : liberté, proximité et engagement territorial
Au fil de l’entretien, un même fil rouge se dégage : Laurence Muller-Bronn entend défendre une conception de la politique fondée sur la liberté de choix et la responsabilité des acteurs locaux. Qu’il s’agisse de la retraite des femmes, de l’éducation, de la santé, des communes, des personnes âgées ou des langues régionales, elle oppose régulièrement les réalités concrètes du terrain aux décisions prises de manière uniforme au niveau national.
Son parcours d’élue locale nourrit cette approche. Elle insiste sur son expérience de maire, de vice-présidente de territoire et de conseillère d’Alsace, estimant que cette connaissance directe des collectivités lui donne une grille de lecture particulière pour son travail parlementaire.
Son positionnement est donc double : profondément territorial lorsqu’elle défend l’Alsace, mais également plus large lorsqu’elle aborde les grands débats nationaux. Elle entend faire de son mandat sénatorial le prolongement de cette expérience locale, tout en assumant une certaine distance avec les appareils et les réseaux politiques.
À l’approche de l’élection, elle ne dissimule pas les difficultés qui l’attendent. Mais elle revendique une candidature fondée sur la continuité de son engagement plutôt que sur une stratégie électorale. Sa promesse aux électeurs tient finalement en une formule qui résume l’ensemble de l’entretien : continuer à porter les dossiers sur lesquels elle estime avoir acquis une légitimité de terrain, et défendre, au Sénat comme en Alsace, une plus grande liberté de décision pour les citoyens et les collectivités.
Propos recueillis et édités par Benoît Kuhn




