Réunie à Strasbourg le 24 mai 1926, une assemblée de partisans d’une Alsace autonome à l’intérieur de la France entérinait le lancement du Heimatbund et adoptait les grandes lignes de son Manifeste. Ce dernier prônait l’autonomie de l’Alsace et appelait à un front unique des partis de sensibilité alsacienne. Un combat toujours d’actualité.
Après l’euphorie de la fin de la guerre en 1918, la politique française déçoit vite les Alsaciens. Les autorités françaises veulent procéder à une assimilation rapide et totale de l’Alsace à la France. Pour hâter l’assimilation linguistique à l’école, on eut recours à la « méthode directe » qui consistait à plonger les élèves dans un bain linguistique exclusivement français, sans référence aucune à l’allemand.
Arrivés en grand nombre, les fonctionnaires français, grisés par la victoire et persuadés de leur supériorité culturelle, se conduisirent souvent en véritables fonctionnaires coloniaux, imposant partout leur langue. Quant aux fonctionnaires alsaciens, en raison de leur connaissance imparfaite du français, ils perdaient tout espoir d’avancement et voyaient leurs traitements diminuer. Effarés par l’obsession centralisatrice des Français et agacés par l’inefficacité de leur système politique, les Alsaciens raillaient la pagaille et les lenteurs administratives. Enfin, du côté des catholiques alsaciens, on s’inquiétait à raison du laïcisme et de l’anticléricalisme des Français. Ainsi, les motifs d’insatisfaction s’accumulèrent et ne tardèrent pas à raviver le feu de l’autonomisme qui couvait.
La déclaration d’Édouard Herriot met le feu aux poudres
Le 17 juin 1924, le président du Conseil Édouard Herriot annonça l’introduction de la législation républicaine en Alsace, dont les lois laïques de 1882 et 1905. Dès lors la cote de la France s’effondra.
Les catholiques se mobilisèrent. Des manifestations de protestation contre la politique du cartel des gauches d’Herriot éclatèrent. Le 20 juillet 1924, une protestation monstre réunit 50 000 personnes place Kleber. À la chute du cabinet Herriot, le 10 avril 1925, c’est son successeur Paul Painlevé qui, par une déclaration apaisante le 21 avril, mit fin au conflit.
Parution du premier numéro de la Zukunft et appel du Heimatbund

Le 9 mai 1925, peu après la chute du gouvernement Herriot, parut un nouvel hebdomadaire alsacien, Die Zukunft, relayant la grogne qui montait et créé à l’initiative de René Hauss, fils de l’ancien secrétaire d’État du Reichsland, du journaliste Paul Schall et du banquier Émile Pink. Ce journal revendiquait un statut d’autonomie semblable à celui de 1911, mais dans le cadre de la France et dans un sens fédéraliste, et appelait au rassemblement des Alsaciens décidés à sauvegarder les droits de la Heimat.
Immédiatement, les attaques contre le journal fusèrent. Le Journal d’Alsace et de Lorraine de Jules-Albert Jaeger traita les dirigeants de« comploteurs, tarés, moralement véreux, pro-allemands ou d’origine allemande ». On accusa Die Zukunft d’être financée par Berlin.
Pour couper court à ces attaques, le Dr Ricklin, ancien président de la seconde chambre du Landtag (parlement régional d’Alsace de 1911 à 1918), prit la tête de la rédaction le 3 janvier 1926, assurant qu’il défendrait l’autonomisme « dans le cadre de la France » et que toute revendication séparatiste serait écartée. Il exigea encore des rédacteurs qu’ils s’engageassent à rejeter tout séparatisme et tout lien politique ou financier avec l’Allemagne.
Constitution du Heimatbund
La réunion de lancement du Heimatbund, eut lieu le 24 mai 1926 au restaurant Luxhof à Strasbourg.
L’assemblée composée de soixante-cinq personnes était présidée par le Dr Ricklin, assisté de Jean Keppi, secrétaire général de la mairie de Haguenau, et de Médard Brogly. Elle fut chargée d’entériner le lancement du Heimatbund en adoptant les grandes lignes de son Manifeste, élaboré par un comité provisoire. Le Manifeste, signé entre temps par 102 personnalités, fut donc officialisé le 5 juin et publié à partir du 7 juin 1926 dans toute la presse catholique, puis dans les autres journaux.


Ce Manifeste était adressé « à tous les Alsaciens-Lorrains fidèles à la Heimat » :
« C’est à une heure lourde de destin, que les soussignés s’adressent au peuple alsacien-lorrain pour l’appeler à l’action. Hésiter davantage, serait trahir notre pays et nous rabaisser nous-mêmes, car la mesure est comble.
Depuis sept ans, nous nous sommes vus jour après jour dépouillés de nos droits dans notre propre Heimat ; toutes les promesses solennelles qui nous ont été faites, ont été bafouées ; on a cherché à étrangler nos caractéristiques ethniques, notre langue, nos traditions et nos coutumes. Nous savons aujourd’hui que les fanatiques partisans de l’assimilation veulent s’attaquer à l’essence même, à l’âme et à la culture du peuple alsacien-lorrain, sans respect aucun de la liberté de conscience et de la conviction intime des Alsaciens-Lorrains. Dès que nous parlons des droits et des libertés, naturels ou acquis, de notre Heimat et de notre peuple, on nous raille, on nous accable de calomnies et de menaces. Sous aucun prétexte, nous ne supporterons plus longtemps cette situation affligeante ».
Le Manifeste appelait à l’union de tous les Alsaciens-Lorrains conscients d’eux-mêmes et à leur lutte pour les droits de la « minorité nationale alsacienne-lorraine ». Le combat étant existentiel, il les invitait à établir constituer un front unique, Einheitsfront, « afin de ne pas affaiblir notre force combative par des querelles idéologiques ou des querelles de partis ».

Les grandes lignes de la doctrine politique du Heimatbund
C’est dans un esprit fédéraliste que les signataires demandaient « l’autonomie complète dans le cadre de la France » à travers la création d’un État régional alsacien autonome avec son exécutif, son assemblée législative élue au suffrage universel et son administration propre. Nulle part, il n’était question d’une quelconque revendication de souveraineté. Cette autonomie serait le garant du respect religieux, culturel, économique : « La garantie des droits ethniques imprescriptibles et inaliénables du peuple alsacien et lorrain ne sera assurée que si nous obtenons, en notre qualité de minorité nationale, l’autonomie complète dans le cadre de la France ».
En matière religieuse, le Manifeste affichait ostensiblement une neutralité en préconisant « le maintien de la législation actuelle, jusqu’à ce que le peuple alsacien soit en état de prendre lui-même une décision définitive à ce sujet ». Il était ainsi favorable au maintien du statu-quo pour permettre une plateforme commune avec les partis anticléricaux.
Pour le Heimatbund, la langue était l’âme du peuple. Aussi réclamait-il le respect de la langue régionale et un bilinguisme généralisé : «La langue allemande doit prendre dans la vie publique de notre pays le rang qui lui revient comme langue maternelle de la majeure partie de notre peuple et en tant qu’une des premières langues de culture du monde. À l’école elle doit être le point de départ et le véhicule permanent de l’enseignement en même temps qu’une matière d’enseignement avec examen terminal. Dans l’administration et devant les tribunaux, on doit lui accorder la même considération qu’à la langue française ».
Le Heimatbund exigeait aussi plus de justice sociale et une réforme des impôts, l’autonomie complète du réseau des chemins de fer d’Alsace-Lorraine, la protection de l’agriculture, du commerce et de l’industrie dans tous les traités commerciaux étrangers, ainsi qu’à l’égard de la concurrence des départements de l’Intérieur, etc.
Pour finir, les Heimatbündler tenaient à affirmer leur attachement à l’idée de paix et de réconciliation franco-allemande : « Nous sommes partisans enthousiastes de l’idée de paix et de collaboration internationale, ennemis du chauvinisme, de l’impérialisme et du militarisme sous toutes ses formes. Notre pays doit être en mesure de devenir le point de rencontre entre deux cultures ; il doit participer à la réconciliation de la France et de l’Allemagne, et à l’œuvre de civilisation commune de l’Europe occidentale et centrale ».
Paris choisit de sévir et sanctionne
L’appel déclencha une formidable levée de boucliers de la part des partis nationaux, ligués contre les revendications régionalistes des Alsaciens. Dans une France « une et indivisible », les critiques les plus vives se concentrèrent sur la conviction des Heimatrechtler que les Alsaciens formaient une « minorité nationale ».
Cependant, l’impact du Manifeste dans l’opinion et les partis demeurait considérable : les idées du Heimatbund se trouvèrent rapidement au centre du débat politique. L’Alsace fut alors coupée en deux camps opposés : autonomistes d’un côté, « nationaux » de l’autre. En Alsace même, les journaux des nationaux appelaient à la répression. Ainsi le Journal d’Alsace et de Lorraine demandait au gouvernement d’user de « mesures de force » à l’encontre des Heimatbündler. À Paris, le journal « Le Temps » réclamait « des mesures d’exception contre les autonomistes ».
Aussi, par une note du 11 juin 1926, Pierre Laval, ministre de la Justice, ordonna-t-il une série de sanctions contre les signataires du Heimatbund, accusés de « porter atteinte à l’unité nationale ». :
. Tous les maires et employés municipaux signataires du Heimatbund furent immédiatement suspendus et déférés devant les instances disciplinaires ;
. Les fonctionnaires publics furent suspendus sur le champ de leur fonction (neuf cheminots et deux fonctionnaires). Deux autres subirent une mutation disciplinaire ;
. Son mandat officiel fut retiré au notaire de Benfeld, Achille Daessle ;
. La qualité de médecin-conseil fut enlevée à tous les médecins signataires ;
. Les deux conseillers généraux eurent le choix, soit de retirer leur signature du Manifeste, soit de renoncer à leur mandat.
Les journaux L’Elsässer, l’Elsässer Kurier, la Heimat ainsi que les communistes protestèrent vigoureusement contre les sanctions.
22 août 1926 : « Der blutige Sonntag von Colmar/le dimanche sanglant de Colmar »
La répression eut pour effet de rapprocher Heimatbündler, communistes et autonomisants de la Volkspartei. Une manifestation de protestation fut fixée au 22 août 1926 à 14h45 à Colmar ; le préfet Henri Gasser accorda par écrit l’autorisation gouvernementale.
Mais quand les manifestants convergèrent à Colmar, ils tombèrent dans un piège ourdi par la préfecture qui, malgré l’autorisation officielle accordée, avait suscité une coalition de plusieurs centaines de patriotes et de fascistes venus des régions limitrophes (Camelots du Roi, militants de l’Action Française, Engagés volontaires, Anciens combattants…) et structurés en commandos d’attaque pour saboter la manifestation. Une soixantaine de Heimatrechtler furent blessés, la police laissa faire. Assimilationnistes et nationaux jubilèrent : « C’est une bonne journée pour la France ! », écrit le 23 août 1926 le Journal de l’Est, organe de la bourgeoisie nationale d’Alsace dirigé par Jules Albert Jaeger.
Ces sanctions et cette répression permirent de clarifier les positions au sein des partis alsaciens, entre ceux favorables à l’autonomie et aux Heimatrechte et les autres plus « légalistes », sensibles aux discours des nationaux. Des scissions et recompositions se produisirent dans presque tous les partis.
L’autonomisme alsacien se renforça encore avec la création en décembre 1926 d’un quotidien, la Volksstimme,et, en février 1927 du périodique Die Wahrheit du baron Zorn von Bulach et, le 25 septembre 1927, par l’émergence d’un nouveau parti fondé par Karl Roos, qui en prit la direction, René Hauss et Paul Schall : l’« Elsass-Lothringische Autonomistenpartei ».
Les dissensions n’épargnèrent pas le Heimatbund lui-même, entre ceux qui, comme Keppi ou Ricklin, souhaitaient que le mouvement restât un mouvement d’action et de réflexion au-dessus des partis et ceux, derrière Schall et René Hauss, qui voulaient en faire un parti autonomiste. Keppi démissionna alors en mai 1927 de son poste de secrétaire général et fut remplacé par le Dr Karl Roos qui fut le dernier secrétaire général du Heimatbund.
Plutôt que de chercher à répondre aux vœux des Alsaciens, le gouvernement opta à nouveau pour la répression. Elle commença avec l’interdiction de tous les journaux autonomistes, dont la Zukunft et la Volksstimme, en vertu d’une loi autorisant le gouvernement à interdire, sur l’ensemble du territoire, « les journaux paraissant en langue étrangère ». Entre le 12 décembre 1927 et le 17 mars 1928 plus d’une demi-douzaine de titres autonomistes furent ainsi interdits.
Le procès de Colmar de mai 1928, der Komplottprozess
Dans la nuit de Noël 1927, la police procéda à plus de 100 perquisitions. Entre décembre 1927 et mars 1928, 23 des principales figures du Heimatbund furent arrêtées sous l’accusation de « complot contre la sûreté de l’État et l’unité nationale ». Faute de preuves, le « Komplottprozess», ouvert à Colmar le 1er mai 1928, aboutira à un flop judiciaire : onze des quinze inculpés présents au banc des accusés furent acquittés, seuls Rossé, Ricklin, Schall et l’abbé Fashauer furent condamnés à un an de prison et 5 ans d’interdiction de séjour., Cette condamnation provoqua un tollé général… aussi furent-ils tous graciés dès juillet 1928. Karl Roos, condamné à Colmar par contumace à 15 ans de détention et 20 ans d’interdiction de séjour, fut rejugé à Besançon en juin 1929 et acquitté. La lutte pour l’autonomie allait continuer.
Déclin du Heimatbund
Aux municipales de mai 1929, grâce au Volksfront, les autonomistes emportèrent un véritable triomphe à Strasbourg , Colmar, Haguenau, Saverne, Huningue, Sélestat et dans de nombreuses autres localités. Jusqu’en 1932, les autonomistes continuèrent d’engranger des succès électoraux.
La crise économique de 1929, la montée du nazisme et sa prise de pouvoir en 1933, avec les craintes pour la démocratie qu’elle faisait naître couplées à la peur de la guerre, eurent raison de la dynamique unitaire du Heimatbund, avec pour conséquences la désunion des partis et le déclin des revendications autonomistes. L’utilisation par les nazis, à partir de juin 1940, de certaines figures autonomistes (et de la mémoire de Karl Roos fusillé par les Français en février 1940) ouvrit un boulevard aux nationalistes français, qui établiront après-guerre l’équation : autonomisme = nazisme. Un argument que la lecture du Manifeste du Heimatbund dément totalement, mais que certains utilisent encore actuellement contre toute revendication alsacienne. La lutte pour l’Alsace est un éternel recommencement…
Juin 2026 – Cet article est une synthèse d’un texte paru en 4 parties dans « l’Ami Hebdo » en mai 2026. Nous le publions avec l’aimable autorisation de l’auteur, Bernard Wittmann (1), membre du conseil scientifique d’Unsri Gschicht (2).
(1) Historien de l’Alsace, défenseur de l’identité alsacienne et du droit des peuples minoritaires, Bernard Wittmann est né en 1948 à Strasbourg. Il est l’auteur de nombreux articles et d’une quinzaine d’ouvrages sur les questions alsaciennes. Ses derniers ouvrages traitant des Alamans (2021) et de leurs lois coutumières (2025) ont recueilli un certain succès.
(2) L’association Unsri Gschicht a pour ambition de faire connaître et reconnaître l’histoire de l’Alsace pour préserver et transmettre notre patrimoine culturel.





