À quelques semaines des élections sénatoriales, plusieurs candidats du Bas-Rhin ont confronté leurs propositions au FEC de Strasbourg. Finances locales, services publics, simplification, transition écologique et décentralisation ont nourri les échanges. Mais, sans surprise, l’avenir institutionnel de l’Alsace a fait apparaître les différences les plus nettes : presque tous souhaitent faire évoluer la situation actuelle, mais ni par la même voie, ni vers le même modèle.
Après une première rencontre organisée à Colmar la veille avec les candidats du Haut-Rhin, le Mouvement pour l’Alsace (MPA) organisait ce 5 septembre 2026 au FEC de Strasbourg un second débat consacré aux élections sénatoriales avec les candidats du Bas-Rhin.
Intervenants : Marc Séné, représentant la liste LR/UDI conduite par Elsa Schalck ; Murielle Favre, pour la liste libérale conduite par la sénatrice sortante Laurence Muller-Bronn ; le sénateur écologiste Jacques Fernique ; Jean-François Delanoue tête de liste RN accompagné du député Théo Bernhardt (en position non éligible sur la liste); Emmanuel Fernandes, tête de liste LFI.

Marc Séné : défendre les collectivités et saisir la fenêtre parlementaire pour l’Alsace
Pour Marc Séné, l’un des premiers enjeux de la prochaine mandature sénatoriale sera la défense des collectivités locales face aux contraintes budgétaires croissantes.
Il rappelle le rôle joué par le Sénat lors des discussions budgétaires pour réduire l’effort financier demandé aux collectivités de 5 milliards à 2 milliards d’euros pour 2026, car celles-ci ne peuvent pas être considérées comme responsables du déficit national alors qu’elles sont soumises à des règles beaucoup plus strictes d’équilibre de leurs budgets.
Il s’inquiète notamment de la diminution des moyens consacrés à l’investissement local, en particulier du Fonds vert. Or les collectivités doivent continuer à investir dans les écoles, les EHPAD, les infrastructures ou l’adaptation au changement climatique.
Marc Séné insiste parallèlement sur la nécessité d’un choc de simplification. L’accumulation des normes (400 000 au total) et la multiplication des agences de l’État (1 300 au total) coûteraient 4% du PIB, cad plus de 100 milliards d’euros, et compliquent l’action des élus locaux.
Sur l’Alsace, Marc Séné défend clairement une inscription rapide au Sénat de la proposition de loi créant une collectivité alsacienne. Et il déplore que le gouvernement n’ait pas mis en place une procédure accélérée (commission paritaire) pour ce texte : sans examen avant les échéances nationales de 2027, on repartira sans changement pour plusieurs années.
La réussite dépendra donc de la capacité des élus alsaciens à dépasser leurs divisions politiques et à convaincre la majorité sénatoriale. Le président du Sénat Gérard Larcher et les responsables des deux groupes majoritaires (LR et UDI) joueront là un rôle essentiel.
Marc Séné insiste enfin sur la défense des spécificités alsaciennes : droit local, Concordat, mémoire des incorporés de force et bilinguisme. Pour lui, la reconstruction institutionnelle de l’Alsace doit aussi permettre de mieux préserver et transmettre ces particularités.
Murielle Favre : autonomie financière et pouvoir normatif pour les territoires
Murielle Favre, représentant la liste conduite par la sénatrice sortante Laurence Muller-Bronn, inscrit la question alsacienne dans une réflexion large sur l’organisation territoriale française.
La superposition actuelle des communes, intercommunalités, Collectivité européenne d’Alsace, région Grand Est et services de l’État produit de la complexité, des dépenses et surtout une dilution des responsabilités.
Elle défend une organisation territoriale plus lisible, reposant sur des collectivités aux compétences clairement identifiées et bénéficiant d’une véritable autonomie.
Cette autonomie doit d’abord être financière : les collectivités sont trop dépendantes des dotations et des dispositifs financiers décidés par l’État. Une véritable décentralisation suppose donc de leur rendre des ressources propres et une capacité de décision financière.
Mais Murielle Favre souhaite aller plus loin en reconnaissant aux collectivités un véritable pouvoir normatif. Les territoires ne devraient plus être seulement chargés d’appliquer des politiques et des normes conçues au niveau national : ils devraient pouvoir édicter certaines règles adaptées à leurs réalités dans leurs domaines de compétences.
Cette évolution irait de pair avec une forte simplification normative et administrative. Murielle Favre estime que l’accumulation des règles pèse sur les élus, les entreprises et les citoyens et contribue à éloigner les décisions de ceux qui doivent les appliquer.
Elle souhaite également renforcer la place des maires. Ceux-ci devraient être davantage associés aux décisions prises par l’État concernant leur commune, notamment avant les fermetures ou les réorganisations d’écoles, d’hôpitaux et de services publics.
Concernant l’Alsace, Murielle Favre soutient la proposition de loi actuellement transmise au Sénat. Elle reconnaît que le texte peut être amélioré, mais considère qu’il faut saisir l’occasion politique actuelle plutôt que d’attendre une hypothétique réforme territoriale idéale.
Son projet pour l’Alsace s’inscrit ainsi dans une conception plus générale de la décentralisation : des territoires disposant non seulement de compétences propres, mais également de ressources financières et d’une capacité normative plus importantes.
Jacques Fernique : oui à une région Alsace, mais sous condition d’une véritable représentation pluraliste
Pour le sénateur écologiste Jacques Fernique, deux grandes transformations doivent guider l’action du Sénat : le changement climatique et la crise démocratique et sociale.
Les collectivités sont en première ligne pour répondre aux conséquences du dérèglement climatique : rénovation thermique des bâtiments, végétalisation des villes, mobilités décarbonées, eau, assainissement, déchets ou adaptation des infrastructures.
Jacques Fernique met donc en garde contre une réduction trop importante des capacités financières des collectivités à financer ces investissements considérables. Il estime qu’un endettement destiné à financer des investissements utiles à long terme est légitime.
Il défend également la culture du compromis propre au Sénat, la possibilité d’un travail transpartisan sur des dossiers comme la lutte contre les PFAS/polluants éternels, la contribution des poids lourds ou la reconnaissance des incorporés de force. Il souligne que 60 à 80% des modifications de textes législatifs viennent du Sénat.
Sur la question institutionnelle, Jacques Fernique est favorable à une Alsace disposant à nouveau d’une véritable organisation régionale, mais ne souhaite pas que celle-ci soit simplement la reconstitution administrative de l’ancienne région.
Sa principale réserve – sa ligne rouge – concerne la gouvernance démocratique de la future collectivité. Il conteste l’idée qu’une assemblée régionale alsacienne puisse être élue au scrutin cantonal majoritaire comme pour le Conseil du département. Il faut un scrutin à la proportionnelle pour plus de pluralisme politique. Le mode de scrutin à ses yeux touche directement à la légitimité de la future institution.
Le RN : supprimer les grandes régions et revenir aux provinces historiques
Pour le Rassemblement national, représenté par Jean-François Delanoue et Théo Bernhard, la première question soulevée est celle de la représentativité du Sénat.
Ils regrettent le décalage entre les résultats obtenus par leur formation lors des élections (35 à 40% des voix) et sa faible représentation au Sénat (1% des sénateurs). Et faute de groupe sénatorial (au moins dix sénateurs), le RN ne peut pas s’exprimer dans les commissions, ne pèse pas.
Sur les territoires, leurs priorités portent sur la défense de la ruralité : maintien des services publics essentiels (santé, education, sécurité), et préserver les dotations permettant aux collectivités d’investir.
Mais sa proposition la plus structurante concerne l’organisation territoriale elle-même : supprimer les grandes régions actuelles et revenir à des provinces correspondant davantage aux territoires historiques. Les compétences actuellement réparties entre départements et régions seraient regroupées au sein de ces nouvelles entités. L’Alsace constituerait naturellement l’une de ces provinces.
Les représentants du RN rappellent que leur mouvement s’est opposé au Grand Est et soutient depuis plusieurs années le retour d’une collectivité alsacienne. Ils souhaitent donc que la proposition de loi actuellement au Sénat soit examinée rapidement, tout en exprimant des inquiétudes sur le calendrier parlementaire.
Concernant la gouvernance de la future Alsace, ils demandent un scrutin de liste permettant une représentation proportionnelle, mais sont ouverts à un système mixte à l’allemande (moitié cantonal majoritaire, moitié proportionnelle)
Ils insistent également sur la préservation du droit local, du Concordat, de la langue régionale et de l’histoire alsacienne, dont ils souhaitent renforcer l’enseignement à l’école.
Emmanuel Fernandes : une « écorégion Alsace » dotée d’un véritable pouvoir normatif
Le député Emmanuel Fernandes, conduisant une liste LFI, développe une vison sensiblement différente.
Il faut changer de paradigme et rompre avec les politiques économiques conduites depuis plusieurs décennies. Il conteste l’idée selon laquelle la maîtrise des dépenses publiques constituerait l’enjeu principal et estime au contraire que l’État et les collectivités doivent disposer de moyens beaucoup plus importants pour financer les services publics et la transition écologique.
Il souhaite notamment réindexer la dotation globale de fonctionnement sur l’inflation et redonner davantage de ressources et d’autonomie aux communes.
Le financement passerait notamment par une contribution accrue des patrimoines et revenus les plus élevés (taxe Zucman, etc.). Emmanuel Fernandes défend parallèlement un État planificateur, chargé d’organiser la transformation écologique du pays.
Cette planification serait déclinée territorialement à travers de nouvelles « écorégions », dont les périmètres suivraient les bassins versants tout en prenant en compte les réalités historiques, culturelles et territoriales.
L’Alsace aurait donc vocation à constituer une écorégion. Emmanuel Fernandes indique défendre cette orientation au sein de son mouvement.
Ces nouvelles écorégions exerceraient d’importantes compétences dans des domaines tels que l’eau, l’environnement, la santé ou la prévention des risques liés au changement climatique.
Surtout, elles bénéficieraient d’un véritable pouvoir normatif. L’assemblée délibérante de l’écorégion pourrait adopter ses propres normes et adapter le droit aux réalités territoriales.
Cette capacité serait encadrée par une clause de non-régression par rapport au droit national : une norme adoptée à l’échelle écorégionale ne pourrait pas être moins protectrice que la législation nationale. En revanche, l’écorégion pourrait aller plus loin lorsque ses dispositions iraient, selon Emmanuel Fernandes, dans le sens du « progrès humain et de l’intérêt général ».
L’écorégion Alsace qu’il envisage disposerait ainsi d’une autonomie normative sensiblement plus importante que celle des régions françaises actuelles, tout en restant soumise à un socle national commun.
Cette transformation territoriale s’inscrirait dans un bouleversement institutionnel beaucoup plus vaste, comprenant l’instauration d’une VIe République avec recours à une assemblée constituante.
Emmanuel Fernandes et le LFI sont donc hostiles à la proposition de loi Alsace actuellement au Sénat. Il juge le texte bâclé juridiquement et issu davantage des calculs électoraux de Gabriel Attal que d’une réflexion institutionnelle aboutie. Plutôt reconstruire une entité alsacienne dans le cadre d’une réforme nationale d’ensemble.
Sur le droit local, Emmanuel Fernandes distingue entre ses différentes composantes. Il souhaite conserver, voire étendre au reste du pays, les dispositions sociales qu’il considère comme plus favorables, mais remet en cause certaines dispositions religieuses du Concordat, notamment la rémunération des ministres du culte par l’État et l’enseignement religieux dans les écoles publiques.
Une Alsace, mais plusieurs modèles
Au terme des échanges, un constat s’impose : la situation institutionnelle actuelle de l’Alsace ne satisfait pratiquement aucun des courants représentés lors du débat. Mais derrière ce constat commun apparaissent des projets très différents.
Marc Séné et Murielle Favre souhaitent profiter de la fenêtre parlementaire actuelle pour faire adopter la proposition de loi créant une nouvelle collectivité alsacienne, quitte à la modifier et à la sécuriser au Sénat.
Jacques Fernique soutient également le retour d’une entité régionale alsacienne, mais insiste sur la nécessité de lui donner une gouvernance pluraliste et un mode de scrutin à la proportionnelle.
Le Rassemblement national propose une rupture plus générale avec l’organisation territoriale actuelle : suppression des grandes régions, constitution de provinces historiques disposant des compétences aujourd’hui partagées entre départements et régions.
Emmanuel Fernandes défend quant à lui une écorégion Alsace disposant d’un important pouvoir normatif, mais dans le cadre d’une refonte complète de l’organisation territoriale française et d’une VIe République. Il n’est pas pour la proposition de loi actuellement soumise au Sénat.
Un point de convergence notable est néanmoins apparu entre des candidats que beaucoup sépare politiquement : Murielle Favre et Emmanuel Fernandes défendent tous deux l’attribution d’un pouvoir normatif aux territoires, même si leurs conceptions de celui-ci et le cadre institutionnel dans lequel il s’exercerait sont très différents.
Derrière le débat sénatorial se dessinent ainsi deux questions. Quelle Alsace reconstruire ? Mais, plus immédiatement encore : faut-il saisir la fenêtre parlementaire actuelle, au risque d’adopter un texte imparfait, ou attendre une réforme territoriale beaucoup plus ambitieuse, au risque de voir perdurer le Grand Est pendant de nombreuses années ?
À quelques semaines du scrutin sénatorial, c’est sans doute sur cette seconde question que les divergences sont apparues les plus nettes.
Jean-Philippe Atzenhoffer, Secrétaire général adjoint du Mouvement pour l’Alsace (MPA)




