Un débat sénatorial largement dominé par la question institutionnelle alsacienne.
Le débat organisé le 4 septembre 2026 à Colmar à l’initiative du Mouvement pour l’Alsace (MPA) a réuni quatre représentants de listes candidates aux élections sénatoriales du Haut-Rhin : Brigitte Klinkert pour le centre, Christelle Ritz pour le Rassemblement national, Jean-Georges Trouillet pour les Régionalistes et Antoine Homé pour le Parti socialiste.

Après une présentation des différentes listes, le débat animé a porté sur les grandes préoccupations des collectivités locales – simplification administrative, santé, école, finances locales, économie, services publics – avant de se concentrer sur la question centrale de la soirée : quelle organisation institutionnelle pour l’Alsace et que feront concrètement les futurs sénateurs pour permettre l’adoption de la proposition de loi créant une collectivité alsacienne ?
Un point de convergence important est apparu : aucun des quatre intervenants n’a défendu le maintien de l’Alsace dans son organisation actuelle au sein du Grand Est. Tous se sont prononcés, selon des modalités différentes, pour une collectivité à l’échelle de l’Alsace et une décentralisation plus poussée. Les divergences concernent surtout l’étendue de cette autonomie, le mode de scrutin et l’organisation des pouvoirs au sein de la future collectivité.
Brigitte Klinkert : simplification, proximité et collectivité à statut particulier
Pour Brigitte Klinkert, la réforme de l’Alsace doit s’inscrire dans un double mouvement : un « choc de décentralisation » et un « choc de simplification ». Elle considère que l’organisation territoriale française est devenue illisible et que les grandes régions ont renforcé le poids des administrations au détriment de la décision politique de proximité.
Elle a donc proposé de supprimer, en Alsace, l’échelon du Grand Est au profit d’une collectivité à statut particulier d’Alsace, réunissant les compétences aujourd’hui exercées par la Collectivité européenne d’Alsace et les compétences régionales. Il ne s’agirait pas de recréer une Région Alsace parallèlement à la CeA, mais bien de disposer d’une seule collectivité alsacienne exerçant l’ensemble de ces responsabilités.
Le vote de cette proposition de loi par l’Assemblée nationale le 8 avril 2026 a été une étape historique reposant sur quatre idées : simplification institutionnelle, proximité de la décision, confiance aux élus locaux et reconnaissance de l’identité particulière de l’Alsace, de son histoire et de sa culture.
Au-delà du cas alsacien, Brigitte Klinkert estime que la France devrait adapter son organisation aux réalités de chaque territoire. Elle ne défend pas nécessairement un modèle uniforme : en Alsace, la strate régionale actuelle lui paraît être celle qu’il faut supprimer, tandis que d’autres territoires pourraient choisir une organisation différente.
Parmi ses autres priorités figurent l’école et la jeunesse, avec une critique des fermetures de classes reposant sur des variations parfois très faibles d’effectifs ; la santé, notamment à travers le développement de coopérations transfrontalières entre établissements français et allemands ou suisses ; la valorisation du travail, avec l’idée de regrouper les différentes prestations sociales dans une allocation unique dont le niveau devrait maintenir un avantage financier au retour à l’emploi ; enfin la réduction de la dette financière et de la dette écologique laissées aux générations futures.
Sur la proposition de loi Alsace, elle a surtout insisté sur le calendrier : le texte doit être inscrit rapidement au Sénat, puis revenir devant l’Assemblée nationale afin que la réforme puisse être menée à son terme avant les échéances nationales de 2027.
Jean-Georges Trouillet : dépasser la décentralisation pour aller vers le fédéralisme
Jean-Georges Trouillet a présenté la proposition institutionnelle la plus ambitieuse de la soirée. Pour lui, sortir du Grand Est est nécessaire mais insuffisant. La question alsacienne révèle un problème plus général : l’épuisement du modèle centralisé français.
Il considère que les politiques publiques sont devenues peu lisibles parce que les responsabilités, les financements et les compétences sont répartis entre trop d’acteurs. Même les communes disposent selon lui d’une autonomie insuffisante, notamment financière, et dépendent trop largement de dotations ou de décisions prises à d’autres niveaux.
Sa proposition consiste donc à aller au-delà de la décentralisation traditionnelle et à engager une transformation fédérale de la République. Chaque niveau territorial devrait disposer de compétences clairement définies, des ressources correspondantes et d’une véritable autonomie de décision. L’objectif est aussi démocratique : rendre identifiable celui qui décide, celui qui prélève l’impôt et celui qui est responsable des résultats obtenus.
Pour Jean-Georges Trouillet, cette autonomie territoriale permettrait de reconstruire la confiance entre les citoyens et les institutions. La commune constituerait le premier échelon de cette reconstruction, avant des collectivités régionales disposant d’une autonomie beaucoup plus importante qu’aujourd’hui.
Il défend également une représentation proportionnelle, afin d’éviter qu’un scrutin majoritaire n’écrase les minorités et ne réduise la recherche de compromis.
Une autre spécificité de sa démarche concerne l’indépendance des élus alsaciens vis-à-vis des appareils politiques nationaux. Il a souligné que des élus locaux sincèrement favorables à l’Alsace peuvent se retrouver en contradiction avec les orientations décidées par leur parti au niveau national. La liste régionaliste entend donc faire des futurs sénateurs des élus n’ayant de comptes à rendre, sur ces questions, qu’aux électeurs et aux territoires alsaciens.
Au Sénat, Jean-Georges Trouillet souhaite enfin constituer des coopérations avec des parlementaires d’autres territoires à forte identité, afin que la question de l’autonomie territoriale ne soit pas présentée comme une revendication exclusivement alsacienne. Il évoque ainsi une logique de fédéralisme différencié susceptible de concerner également la Corse, la Bretagne, le Pays basque ou d’autres territoires.
Concernant la proposition de loi Alsace, sa position est pragmatique : même si le texte adopté par l’Assemblée nationale reste incomplet, il constitue une occasion qu’il faut saisir. Il s’est engagé à agir pour son inscription et son adoption rapides au Sénat.
Antoine Homé (PS) : une Alsace autonome, mais avec un modèle démocratique profondément différent
Antoine Homé s’est lui aussi montré très critique envers le centralisme français. Se réclamant notamment de la tradition décentralisatrice de Michel Rocard, il considère le jacobinisme comme l’un des problèmes structurels de la France et voit dans l’organisation administrative actuelle l’une des causes de son manque d’efficacité.
Il a rappelé qu’il avait soutenu dès 2013 le projet de collectivité unique porté à l’époque par Philippe Richert, malgré son appartenance au Parti socialiste. Il revendique ainsi une approche transpartisane de la question alsacienne.
Sa principale différence avec les autres intervenants porte sur la gouvernance de la future collectivité. Antoine Homé ne souhaite pas que la nouvelle Alsace devienne simplement un « super-département » dans lequel les élus seraient issus des cantons et où le pouvoir serait fortement concentré autour du président de l’exécutif.
Il propose plutôt de s’inspirer de la Collectivité de Corse, avec une assemblée largement ou totalement élue à la proportionnelle, donc une représentation effective des différentes sensibilités politiques, et une distinction plus nette entre l’assemblée délibérante et l’exécutif. Il s’est également montré ouvert à un scrutin mixte, combinant représentation territoriale et correction proportionnelle, comme en Allemagne.
Cela devrait favoriser une culture du compromis plus proche des démocraties parlementaires européennes et notamment du fonctionnement allemand. Son projet alsacien s’inscrit d’ailleurs dans une réforme institutionnelle française plus générale : renforcement du Parlement, proportionnelle et réduction de la concentration du pouvoir présidentiel.
Antoine Homé va également assez loin en matière de différenciation. Il souhaite qu’une future collectivité alsacienne puisse disposer de pouvoirs normatifs plus importants, voire de certaines délégations de pouvoir législatif, notamment pour adapter et faire évoluer le droit local d’Alsace-Moselle. Il a cité le droit local de la chasse comme exemple d’un dispositif devenu difficile à moderniser dans le cadre institutionnel actuel.
Il ne remet donc pas en cause le principe d’une collectivité alsacienne ; il souhaite au contraire qu’elle dispose de compétences importantes. Mais il conditionne son soutien à une architecture institutionnelle pluraliste et à une véritable co-construction du projet entre les différentes sensibilités alsaciennes.
Sur le calendrier sénatorial, il s’est déclaré prêt, s’il est élu, à participer aux initiatives pour faire progresser rapidement le texte, tout en soulignant qu’un sénateur isolé ne suffira pas : il faudra convaincre les groupes parlementaires et construire une majorité transpartisane au Sénat.
Christelle Ritz (RN) : sortie du Grand Est, collectivité unique et priorité à la langue alsacienne
Christelle Ritz a confirmé que le Rassemblement national défend désormais clairement la sortie de l’Alsace du Grand Est. Elle reconnaît que les positions de sa formation ont pu évoluer, mais considère que le vote favorable du RN à la proposition de loi du 8 avril constitue désormais un engagement politique concret.
Elle s’est prononcée pour une collectivité unique d’Alsace, et non pour la juxtaposition d’une nouvelle Région Alsace et de l’actuelle Collectivité européenne d’Alsace.
Christelle Ritz s’est également montrée favorable à une dose importante de proportionnelle, afin que les différentes forces politiques soient représentées dans la future assemblée alsacienne. Elle a ainsi rejoint Jean-Georges Trouillet et Antoine Homé sur l’idée que le futur mode de scrutin constitue un élément important de la réforme.
Elle a surtout développé un thème spécifique : la langue alsacienne et l’enseignement bilingue. Professeure d’allemand et dialectophone, elle estime que l’Alsace n’est pas allée assez loin dans la transmission du dialecte. Le modèle bilingue français-allemand doit être complété par une place beaucoup plus importante donnée directement à l’alsacien, dès l’école maternelle et tout au long du cursus.
Elle a notamment regretté que l’Alsace n’ait pas développé, à l’image de ce qui a pu être fait dans d’autres régions françaises, un réseau éducatif puissant pour une véritable transmission de la langue régionale. Une future collectivité alsacienne devrait donc disposer de davantage de moyens et de compétences pour intervenir dans ce domaine.
Ses autres priorités sénatoriales concernent l’accès aux soins et la désertification médicale, le maintien des écoles et des services publics de proximité, la sécurité et les difficultés rencontrées par les maires, la baisse des dotations de l’État, ainsi que le soutien au patrimoine, à la culture, à l’agriculture, à l’artisanat et aux commerces locaux.
Enfin, elle a considéré que, malgré ses imperfections, la proposition de loi actuelle constitue un point de départ qu’il faut utiliser plutôt que laisser passer. Elle a reconnu les hésitations initiales du RN sur le texte, mais estime désormais prioritaire de le faire avancer rapidement.
Un accord sur l’objectif alsacien, trois conceptions de son approfondissement
La conférence a finalement révélé un socle commun plus large que ne pouvaient le laisser penser les appartenances partisanes. Les quatre représentants présents veulent une collectivité politique à l’échelle de l’Alsace, souhaitent mettre fin à l’organisation actuelle dans le Grand Est et considèrent que la France doit donner davantage de responsabilités aux territoires.
Les différences portent surtout sur jusqu’où aller. Brigitte Klinkert privilégie une collectivité à statut particulier réunissant les compétences départementales et régionales dans une logique de simplification et de proximité. Christelle Ritz défend également une collectivité unique, tout en insistant sur la langue, la culture et la représentation proportionnelle. Antoine Homé souhaite une collectivité alsacienne plus autonome mais insiste sur une architecture parlementaire et pluraliste inspirée notamment de la Corse. Jean-Georges Trouillet inscrit enfin l’Alsace dans un projet beaucoup plus large de transformation fédérale de la République française.
Un autre point de convergence est apparu en fin de réunion : le temps presse. La PPL votée par l’Assemblée nationale le 8 avril est considérée par les intervenants comme imparfaite et devant être substantiellement complétée, mais aucun ne souhaite laisser passer l’occasion qu’elle représente. La prochaine bataille se jouera donc au Sénat : obtenir rapidement son examen, construire une majorité dépassant les appartenances partisanes et parvenir à un texte susceptible d’achever son parcours parlementaire avant que les échéances nationales de 2027 ne viennent interrompre le processus.
Jean-Philippe Atzenhoffer, Secrétaire général adjoint du Mouvement pour l’Alsace (MPA)




